Retour à l'accueil / Return to Homepage

LE MATIN DE PARIS (9 novembre 1977)


UN INVITE, UN AUTEUR
LES ECRIVAINS BEATS ET LE VOYAGE
de Jacqueline Starer

L'esprit de la nouvelle Amérique
par Henriette Jelinek

Originaire des Landes, Henriette Jelinek est psychologue de formation et s'est particulièrement intéressée à l'enseignement des mathématiques aux enfants apparemment les moins doués pour cette matière. Elle enseigne la littérature aux Etats-Unis. Depuis 1961, elle a publié neuf romans chez Gallimard, dont deux sont réédités en poche-folio : la Marche du fou et Portrait d'un séducteur.

Un matin du printemps de 1971, à Los Angeles, un garçon de quatorze ans tombait à terre devant moi, la bouche pleine de marijuana, épuisé. Aujourd'hui, en lisant le beau livre de Jacqueline Starer Les Écrivains beats et le voyage, ce souvenir me revient. Ce jeune garçon était l'un des millions de jeunes Américains influencés sans le savoir par le " groupe de New York " qui avait vingt ans en 1945. Plus de trente ans ont passé, mais cette influence n'a cessé de s'étendre. On parle des punks aujourd'hui ; demain, ils s'appelleront autrement, mais continueront à se poser la même question : " Je ne sais pas ce que je fais là, ni même qui je suis. En fait, je ne suis pas là ! "

La Beat Generation tenta de réveiller le corps et l'esprit : voyager sous tous les cieux, boire, se droguer, appeler Dieu ou le rejeter, abolir toutes les conventions, toutes les traditions, partir seul ou à plusieurs, rêver sa solitude, vivre son enthousiasme aussi bien que sa dépression, brûler sa vie jusqu'à se détruire. La leçon est donnée ; sera-t-elle suivie par les générations futures ? Il semble que les jeunes, nés après 1960, soient plus pragmatiques, donc plus traditionnels.

Quoi qu'il en soit, la Beat Generation a gagné son pari sur le plan littéraire. " Nous serons de grands écrivains ", s'étaient-ils promis. D'où une écriture libre, spontanée, sans aucune correction, par souci de coller à la vie sous tous ses aspects, à l'expérience, à l'émotion.

Sur ce plan donc, réussite complète. Mais sur le plan humain ? Jacqueline Starer, témoin impartial, constate que ceux qui ne sont pas morts par abus des drogues et de l'alcool, se sont aujourd'hui à nouveau fixés. La " convivialité " devait détruire la famille, mais Kerouac revenait toujours chercher asile auprès de sa mère bien décidé à ne plus la quitter, Corso est remarié et père de famille, Ferlinghetti habite San Francisco, Burroughs accepte même de devenir professeur…

Sur le plan spirituel, l'évolution est encore plus nette, le silence de l'esprit est une ascèse excellente pour un poète, mais il est d'essence religieuse. Les adolescents d'aujourd'hui en ont tiré les conséquences. Le nouveau voyage est intérieur.

" Tout le malheur de l'homme est de ne pas savoir rester tranquille dans une chambre ", disait Pascal. Longtemps nous avons cru que cette leçon n'était pas bonne pour les Américains. Aujourd'hui le doute est à nouveau permis.

Jacqueline Starer est le meilleur introducteur que je connaisse à l'esprit de la Nouvelle Amérique, si mal connue en France, et ses deux ouvrages demeureront indispensables à l'histoire et à l'étude de ce mouvement extrême peut-être, mais si fécond littérairement, la Beat Generation.

Henriette Jelinek

Cet article était illustré de deux photos, l'une d'Henriette Jelinek, l'autre de Jacqueline Starer.